Augmentons le salaire minimum à 15$ de l'heure pour sortir les femmes de la pauvreté

À 12 $ de l’heure, le salaire minimum demeure trop bas. Un peu plus d’un emploi sur cinq au Québec ne donne pas accès à un revenu décent. C’est pour cela que la pauvreté au travail existe toujours au Québec et ce problème est concentré parmi les employé·e·s gagnant moins de 15 $ de l’heure. En 2016, 828 000 personnes étaient dans cette situation(1).  De ce nombre, 58% sont des femmes(2)!

Malheureusement, ce résultat ne surprend pas et il montre qu’un déséquilibre structurel persiste, au détriment des femmes, sur le marché du travail. À poste égal, à expérience similaire et à scolarité équivalente, les Québécoises sont encore systématiquement désavantagées vis-à-vis de leurs collègues masculins. Ce qui explique que leur salaire horaire moyen s’élevait en 2016 à 22,74 $, contre 25,67 $ pour celui des hommes(3) .

En plus d’être un moyen efficace de lutter contre la pauvreté, augmenter le salaire minimum à 15 $ de l’heure permettrait de réduire l’écart de rémunération qui désavantage les Québécoises et qui les force trop souvent à faire des sacrifices dommageables pour leur santé!

N’oublions pas non plus que 49 % des employé·e·s au salaire minimum ne sont pas étudiant·e·s et que 40 % ont 25 ans et plus(4) . Déjà qu’il est difficile de saisir pourquoi il serait acceptable de confiner les plus jeunes de notre société à la pauvreté, il s’avère qu’une part importante de ceux et celles qui survivent avec un maigre 12 $ de l’heure ne correspondent pas au stéréotype de l’étudiant·e traversant une situation temporaire.

15 $ de l’heure, une bombe atomique?

Plusieurs craintes viennent à l’esprit lorsqu’est évoquée l’idée de hausser substantiellement le salaire minimum. Quel sera l’impact sur l’emploi, les petites et moyennes entreprises (PME), l’inflation? Est-ce vrai de prétendre que 100 000 emplois(5) pourraient disparaître si un gouvernement soucieux de justice sociale décidait d’aller de l’avant avec cette revendication? Puisque ces craintes sont légitimes, il convient d’y répondre point par point.

D’abord, indiquons que le chiffre de 100 000 emplois perdus advenant une hausse du salaire minimum à 15 $ de l’heure est grandement exagéré. Les évaluations les plus récentes indiquent plutôt que le nombre d’emplois à risque oscillerait entre 6 000 et 20 000(6). Dans le pire des scénarios, c’est donc seulement 2 % des personnes directement concernées par la mesure qui seraient touchées négativement, et 98 %(7)  qui le seraient positivement.

De nombreuses inquiétudes circulent également au sujet des PME. Pourraient-elles absorber une hausse majeure et rapide? L’exemple récent du Québec laisse penser que oui. Entre 2008 et 2010, le Québec a haussé son salaire minimum réel d’un peu plus de 13 % sans qu’aucun impact ne soit discernable au niveau du taux de fermeture des plus petites entreprises(8). Ceci ne veut pas dire qu’un passage subit à 15 $ de l’heure ne pourrait pas être accompagné de certains contre-coups, mais cela indique que le déroulement d’un scénario catastrophe est très peu probable.

Pour comprendre pourquoi, il faut se pencher sur certaines données. La masse salariale des employé·e·s au salaire minimum, entre mai 2016 et avril 2017, ne représentait que 1,8 % de la masse salariale globale du Québec(9). Une hausse à 15 $ de l’heure (25 % d’augmentation par rapport au niveau actuel), représenterait donc un ajout bien maigre à la masse salariale globale.

Difficile alors d’imaginer un effet catastrophe, tant sur l’inflation que sur les entreprises, surtout lorsque l’on sait que les dépenses salariales ne représentent que 18 % de l’ensemble des dépenses d’exploitation des entreprises(10). Dans ces conditions, on peine à comprendre pourquoi une hausse à 15 $ de l’heure génère le psychodrame que l’on connaît!

Dans le contexte actuel, où l’on frise le plein emploi, le moment est bien choisi pour mettre de l’avant une politique capable d’améliorer les conditions de vie des femmes et des salarié·e·s les plus démuni·e·s. Non seulement une telle politique aurait comme résultat de hausser considérablement la rémunération des travailleurs et des travailleuses au salaire minimum, mais cela enverrait un message clair à l’ensemble des employeurs : la population québécoise mérite mieux. Avec des taux d’endettement des ménages avoisinant les 160 % au Canada en 2016(11), il est primordial que les partis aspirant à gouverner le Québec priorisent l’amélioration des conditions de vie de toutes et tous.

Terminons en rappelant deux éléments qui ne sont pas assez souvent abordés dans le débat sur le salaire minimum : l’effet de stimulation économique d’une hausse et l’impact fiscal qui lui est lié. Les retombées économiques nettes d’un passage à 15 $ de l’heure sont évaluées entre 2,2 G $ et 3,4 G$(12). Il s’agit là des sommes supplémentaires injectées dans l’économie si l’on devait hausser le salaire minimum, et ce, même lorsque l’on soustrait les risques de pertes d’emplois. Mentionnons que ces gains profiteront majoritairement à des femmes, puisque, comme nous l’avons vu, ce sont elles qui occupent le plus souvent les emplois les moins bien rémunérés. Dans l’ensemble des régions, cela voudrait également dire plus de consommation dans les commerces de proximité, les épiceries, les dépanneurs, les garages, etc. De ces montants, entre 1,2 G $ et 1,6 G $ reviendrait dans les coffres de l’État en taxes et en impôt afin de participer au financement des services publics(13).

En somme, il est possible de faire d’une pierre trois coups avec la hausse du salaire minimum : aider les bas salarié·e·s, et principalement les femmes, à améliorer leur sort, stimuler l’économie des régions et financer les services à la population.
 
NOTES
1.  «Les travailleurs rémunérés à moins de 15 $ l’heure au Québec et au Canada», dans Cap sur la rémunération, n° 8, ISQ, avril 2017.
2. Idem.
3. ROBERGE, Marie-Pier, Salaires inégaux, à qui la faute?, Montréal, IRIS, 2017.
4. « Les travailleurs rémunérés à moins de 15 $ l’heure au Québec et au Canada », op. cit.
5. FILLION, Gérald, « Le salaire minimum à 15 $, "une bombe atomique", selon Pierre Fortin », Radio-Canada.ca, 17 octobre 2016.
6. DUFOUR, Mathieu et LANGEVIN Raphaëlle, Quels seraient les effets réels d’une hausse marquée du salaire minimum?, Montréal, IRIS, 2016.
7. Idem.
8. Idem.
9. NGOM, Ibra, ALLARD-GOYER, Virginie et LANDRY, Christian, Analyse d’impact réglementaire : Révision du taux général du salaire minimum, Secrétariat du travail, 2018.
10. Statistique Canada. Tableau 33-10-0006-01 : Statistiques financières et fiscales des entreprises, selon le type d'industrie.
11. Les ménages canadiens sont-ils trop endettés?, Banque Nationale, 2018.
12. LAFLAMME, Julien, HARVEY, Pierre-Antoine et HURTEAU, Philippe, Retombées économiques régionales d’un salaire minimum à 15 $ l’heure, Montréal, IRIS, 2018.
13. DUFOUR, Mathieu et HARVEY, Pierre-Antoine, Salaire minimum et revenus gouvernementaux, Montréal, IRIS, 2017.