Améliorons les conditions de pratique en mettant fin à la pression à la performance

Impossible de faire un pas dans un établissement du réseau de la santé et des services sociaux sans être assailli·e par le climat tendu qui y règne. Le personnel y est épuisé, poussé à bout à force de devoir réaliser l’impossible. Tout cela s’explique non seulement par les vagues de réorganisations des dernières années, mais aussi par l’obligation des gestionnaires d‘améliorer coûte que coûte la performance du réseau.

Bien entendu, personne ne s’oppose à améliorer les pratiques existantes et à trouver des manières de mieux servir la population. En effet, si des procédés sont créés afin de remplacer les anciens, devenus caducs, ou si de nouvelles méthodes de travail améliorant la dispensation des services émergent, ni l’APTS ni les professionnel·le·s et les technicien·ne·s qu’elle représente ne s’opposeront à leur implantation.

Ce dont il est question en ce moment, c’est de toujours faire plus avec moins. Du coup, la pression à la performance crée un cocktail nocif et contre-indiqué pour la bonne marche d’un réseau sociosanitaire. Nous avons même atteint un point de rupture : il ne sera pas possible d’exercer de la pression encore longtemps sur les salarié·e·s, de leur demander d’augmenter sans cesse la cadence comme sur une chaîne de montage. Avec un ratio d’heures payées en assurance salaire en augmentation constante dans le réseau (qui atteint maintenant 7,42 %(1), soit une dépense de 498 M $(2)), il serait temps que quelqu’un réalise que le citron n’a plus de jus à donner!

Performance, reddition de comptes, optimisation, gouvernance, méthode Lean, etc., sous ce vocable typique de la nouvelle gestion publique se cache la volonté de réduire la dimension démocratique des soins et de limiter la portée de la relation d’aide. Un peu à la manière des entreprises privées, qui gèrent leurs activités en fonction de leurs cotes à la bourse, les établissements de santé priorisent l’atteinte de certains indicateurs statistiques avant tout. Nous sommes aux prises avec une nouvelle forme de centralisation où les objectifs que les établissements doivent atteindre sont décidés sans grand égard pour la réalité sur le terrain ainsi que les spécificités régionales et populationnelles(3).

Les effets d’une reddition de comptes excessive

Tout le réseau de la santé et des services sociaux est aujourd’hui aux prises avec des mécanismes de reddition de comptes auxquels le personnel doit se soumettre. On prétend qu’il s’agit là du meilleur moyen d’améliorer la performance du réseau. Pourtant, cette orientation se base sur le fait qu’il est possible de prioriser l’efficience managériale sur l’autonomie professionnelle du personnel sans nuire à la satisfaction des besoins de la population(4), ce qui est en réalité impossible.

L’exemple suivant permettra de mieux comprendre la situation. Parmi nos professionnel·le·s et technicien·ne·s œuvrant auprès des jeunes(5), plusieurs doivent concilier sans cesse la pression à la performance avec une pratique professionnelle de qualité. Malheureusement, ils et elles doivent constamment défendre cette pratique auprès de leurs gestionnaires. Ces derniers ne veulent que «faire des chiffres», ce qui les mène à confondre une pratique professionnelle de qualité avec une pratique axée sur l’atteinte de cibles statistiques payantes. Par conséquent, ils assignent des dossiers à des intervenant·e·s sans respecter leur capacité de prise en charge. À la fin, les pourcentages fixés sont atteints et les listes d’attente diminuées alors que les services réellement dispensés sont de moindre qualité.

Lorsque l’APTS condamne une forme de reddition de comptes insensée, qui s’est détachée des véritables objectifs du réseau, qui sont de soigner et d’améliorer la santé mentale et physique de la population, c’est ce genre d’exemple qu’elle a en tête.

La situation n’est pas plus réjouissante en CHSLD ou avec les soins à domicile :

« [Les] mesures de reddition de comptes souvent imposées aux intervenants les placent dans une situation inconfortable, voire insoutenable. Coincés entre les normes d’intervention propres à leur profession et dictées par leur code de déontologie et les directives de leur employeur, ils vivent ce qu’il est convenu d’appeler un dilemme éthique. D’un côté, on leur demande de tenir compte des besoins de la population, ce qui implique parfois de prendre plus de temps pour ajuster leurs interventions, et de l’autre on leur demande d’accélérer la cadence et de multiplier les interventions afin d’être plus performants du point de vue statistique(6).»

La gestion par statistiques force les professionnel·le·s et les technicien·ne·s du réseau à produire des statistiques ou à répondre à des objectifs définis en dehors du cadre déontologique de leur pratique. Le pire, c’est que lorsque les objectifs statistiques sont atteints, le personnel découvre que les demandes d’optimisation continuent leur fuite en avant(7), instaurant une dynamique de pression qui ne connaît pas de limite.

Pour l’APTS, tout cela engendre de nombreuses questions, dont les suivantes : assistons-nous au lent démantèlement du réseau publique de santé et de services sociaux? S’agit-il d’une manière d’ouvrir davantage la porte au secteur privé? À quel point cette déshumanisation de la dispensation des services nuit-elle à la qualité des services offerts à la population?

Au nom des 55 000 professionnel·le·s et technicien·ne·s que nous représentons, nous demandons aux partis d’expliquer de quelle manière ils comptent s’éloigner d’un mode de gestion basée sur des statistiques déconnectées de la réalité afin de recentrer l’organisation du réseau sur l’autonomie professionnelle du personnel et les soins aux usager·ère.



NOTES
  1. Plan d’action visant la promotion de la santé globale et la prévention en milieu de travail 2018-2022, MSSS, Document de travail, 2018, p. 12.
2. Ibid, p. 11.
3. BOISMENU, Gérard, « Réinvestissement dans l’État social au Canada et instrumentalisation de la nouvelle gestion publique », dans JENSON, Jane, MARQUES-PEREIRE, Bérengère et REMACLE, Eric (dir.), La citoyenneté dans tous ses états, Presses de l’Université de Montréal, 2006, p. 215-247.
4. MERRIEN, François-Xavier, « La nouvelle gestion publique : un concept mythique », Lien social et politique, RIAC 41, Printemps, 1999.
5. MAROTTE, Maude, « Un inconfort professionnel croissant », dans L’APTS en revue, décembre 2015, p. 21.
6. Avis de l’APTS sur les meilleures pratiques en CHSLD et en soutien à domicile – Synthèse, APTS, 2017, p. 2.
7. Optimiser, améliorer ou pressurer? L’impact des nouvelles méthodes de gestion, APTS, 2012.