Violence en milieu de travail : quand travailler fait mal

5 janvier 2018
Violence en milieu de travail : quand travailler fait mal
Une grande majorité des 20 000 nouveaux membres que l’APTS a accueilli en 2017 provient des centres jeunesse (CJ) et des centres de réadaptation en déficience intellectuelle et trouble du spectre de l’autisme (CRDITSA). Les membres de deux nouveaux comités consultatifs se sont réuni·e·s au cours de l’automne pour examiner les enjeux propres à leur réalité. Entre autres sujets abordés, il a été question de la violence que les intervenant·e·s de ces milieux subissent trop souvent dans le cadre de leur travail. Plusieurs constats troublants se dégagent des témoignages recueillis à ces occasions.

Par Chantal Mantha, conseillère en communication et en relations publiques

• Dans une majorité de centres intégrés, les comités paritaires en santé et sécurité du travail n’ont pas encore été formés ou ne se sont pas encore rencontrés.
• La déclaration d’incidents ou d’accidents n’est pas systématique et nombreux sont les rapports qui sont refusés par l’employeur.
• L’insalubrité des lieux de travail est telle dans certaines installations (présence de punaises ou de rats) qu’elle affecte la santé psychologique du personnel.
• Les plaintes du personnel sont banalisées et ne reçoivent pas l’attention à laquelle les victimes sont en droit de s’attendre.
• Les employeurs tardent à mettre en place des mesures susceptibles d’éviter les agressions contre les employé·e·s.

Dans les CRDITSA plus spécifiquement, le manque de ressources, humaines mais aussi matérielles, place les intervenant·e·s dans une situation de vulnérabilité, aggravée par le manque de formation sur les moyens de prévenir et de répondre adéquatement aux événements violents.

UNE VIOLENCE MULTIFORME

La réticence patronale à prendre la pleine mesure des répercussions de la violence exercée contre les intervenant·e·s est étonnante quand on considère ce qu’il en coûte de laisser cet état de fait perdurer. Des données obtenues par Le Journal de Québec en vertu de la Loi sur l’accès à l’information révèlent une croissance de 11,1% des heures payées en assurance salaire dans l’ensemble des 16 centres jeunesse du Québec. Elles sont passées de 768 360 en 2014-2015 à 853 718 en 2015-2016. Et pas de doute pour les membres consulté·e·s : ces absences sont principalement liées à l’effet de la violence, sous toutes ses formes, dans leur milieu de travail.

Selon une enquête réalisée en 2010-2011 auprès de 586 éducateur·trice·s de CJ, plus de la moitié (54%) des répondant·e·s affirment avoir été agressé·e·s physiquement par un·e jeune au cours des 12 derniers mois. Cette étude, dirigée par Steve Geoffrion, chercheur au Centre d’étude sur le trauma de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal) et professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, rapporte que 60% des participant·e·s avaient été agressé·e·s plus d’une fois et 10% plus de cinq fois au cours de la dernière année. Enfin, 95% des travailleur·euse·s interrogé·e·s avaient été témoins d’au moins un incident de violence.

Dans une capsule diffusée sur le site web de Radio-Canada au moment de la diffusion de la série 30 vies, Steve Geoffrion expliquait que le personnel de la santé et des services sociaux arrivait en tête de liste des groupes exposés à la violence en milieu de travail en raison de facteurs de risque inhérents à leur intervention tels que le contexte de crise, les horaires atypiques, les lieux de travail non traditionnels ou le fait d’être seul.

Plus sournoise encore que les agressions physiques, la violence verbale ou psychologique, que subissent 95% des intervenant·e·s, fait des ravages. Elle induit un état de stress, des troubles du sommeil et de l’épuisement professionnel susceptibles de porter atteinte à la capacité de venir en aide des intervenant·e·s, qui est au cœur de leur travail.

Le chercheur mentionne que les hommes réagissent différemment des femmes à ces traumatismes. Ils sont plus souvent agressés et, s’ils s’en sortent mieux sur le moment, sont susceptibles de garder des séquelles parce qu’ils ne vont pas chercher d’aide. Les femmes, qui encaissent plus difficilement le coup au plan psychologique, hésitent moins à demander de l’aide.

De plus, l’impact de l’exposition aux abus et traumatismes vécus par la clientèle n’est pas à négliger. En fait, être témoin de violence aurait des conséquences psychologiques autant que d’en subir directement. Tout concourt donc à ce que l’on prévoit de l’aide aussi pour ceux et celles qui ont choisi de venir en aide aux autres, pour briser leur isolement et le silence qui entoure leur souffrance.

Enfin, les éducateur·trice·s soulignent la pression administrative, voire l’intimidation dont ils·elles sont l’objet de la part des gestionnaires. Certain·e·s déplorent le manque de suivi empathique durant les périodes d’invalidité et d’encadrement au moment du retour. D’autres évoquent le harcèlement subi pour forcer le retour au travail après des incidents traumatiques.

Rien ne justifie la banalisation de la violence observée dans les installations des CJ et des CRDITSA. Le personnel qui a choisi d’œuvrer auprès de leur clientèle mérite qu’on le soutienne et qu’on lui assure une protection comparable à celle du personnel que représente l’APTS dans d’autres milieux.


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Source :
2017-11-20 Couverture LAPTS en revue dec 2017 125X160 L'APTS en revue de décembre 2017
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