Et si les femmes changeaient le monde? Entrevue avec Marie-Ève Surprenant

29 juin 2015
Et si les femmes changeaient le monde? Entrevue avec Marie-Ève Surprenant
Elle le dit elle-même: «les études féministes ont changé ma vie. À partir du moment où l’on porte un regard féministe sur le monde, il n’y a plus de repos.» Marie-Eve Surprenant est une féministe de formation comme elle l’est dans la pratique: détentrice d’une maîtrise en sociologie et études féministes, elle est auteure de plusieurs ouvrages1 et coordonnatrice de la table de concertation de Laval en condition féminine.

Par Marielle Tardif, coordonnatrice à l’Action féministe
Par Chantal Mantha, conseillère en communication


Sa réflexion de jeune universitaire progressiste et sa fréquentation des groupes de femmes en une décennie de coordination à la Table de concertation l’ont amenée à quelques conclusions rafraîchissantes, peut-être radicales aux yeux de certains, et porteuses d’espoir. Non seulement milite-t-elle pour que les femmes soient plus nombreuses à s’engager en politique, mais elle croit aussi qu’elles doivent lutter pour transformer la politique afin qu’elle leur ressemble.

À en juger par les inégalités, les décisions prises au cours des derniers siècles semblent nous mener nulle part. «Il est grand temps d’essayer autre chose, un monde où les femmes auraient vraiment leur mot à dire», lance-t-elle.

Pour que les femmes puissent faire la différence, une masse critique de représentation féminine d’au moins 30% est nécessaire. Sous ce seuil, un véritable parcours de combattante les attend au quotidien. Elle a connu cette réalité, ayant été élue à deux reprises au niveau municipal. Une expérience qui fut épuisante en raison du choc des valeurs dans une culture politique sexiste. Certaines femmes intègrent cette culture pour accéder au pouvoir. Marie-Ève l’a constaté en rencontrant la ministre de la Famille, responsable notamment de la région de Laval.

«L’écart idéologique est si grand qu’aucun dialogue n’est possible», déplore-t-elle. Le Collectif 8 mars – dont fait partie l’APTS – a fait le même constat au sortir d’une rencontre avec la ministre responsable de la Condition féminine. Obnubilées par l’idéologie néolibérale, ces femmes de pouvoir réfutent les faits qui leur sont présentés, par exemple sur l’impact de l’austérité sur les femmes ou sur la rentabilité des services de garde subventionnés.

«Sous le couvert faussement objectif de l’austérité, pardon, de la rigueur budgétaire, le gouvernement libéral défend une idéologie très conservatrice et ne se gêne plus pour dire que l’objectif de l’égalité pour les femmes n’est plus une priorité.»

Un recul inacceptable
Les compressions dans les services publics frappent les femmes de plein fouet parce qu’elles sont largement majoritaires à y occuper des emplois et parce qu’en tant que mères, proches aidantes et travailleuses, elles sont les principales bénéficiaires des services sociaux, de santé et de garde. Au gel salarial et à la perte d’accès à ces services s’ajoute l’abolition de programmes qui leur étaient spécifiquement destinés et la réduction du financement des groupes qui défendent leurs droits.

«Pour les femmes, c’est un retour 40 ans en arrière, s’exclame Marie-Ève. Les femmes que je côtoie sont inquiètes et en colère : nous pourrions émettre un communiqué chaque jour!»

Ce qui l’indigne tout particulièrement devant ces attaques répétées contre les gains des femmes, c’est qu’elles minent leur capacité de choix. «Réduire son temps de travail pour s’occuper de sa famille ou rester à la maison parce que les tarifs des services de garde augmentent et que le salaire du conjoint est plus élevé est un choix individuel qu’une femme peut être tentée de faire. Son avenir s’en trouve toutefois hypothéqué, puisqu’elle compromet ainsi son autonomie économique à moyen et long terme en réduisant ses chances d’avancement et son revenu à la retraite.» Pourquoi les femmes devraient-elles porter seules ce fardeau?

Effort volontaire jusqu’à maintenant, la conciliation travail-famille requiert une loi. Cette loi, attendue d’ailleurs depuis plus d’une décennie, viendra inscrire le rôle parental dans la législation du travail. «L’ouverture du congé parental aux pères est un gain important qui favorise l’engagement des hommes auprès des enfants, souligne la mère de deux bambins. Mais il reste encore tout un travail de déconstruction des rôles à faire. On le constate avec le retour en force de stéréotypes sexistes navrants et la persistance de la violence envers les femmes.»

À l’avant-garde
À écouter Marie-Ève Surprenant, on ne peut que souhaiter que les femmes soient libérées d’une part des tâches quotidiennes pour pouvoir non seulement s’épanouir professionnellement mais aussi contribuer au changement social. Son engagement est entier, global : «L’État se préoccupe de l’économie au détriment de tout le reste, comme si sa mission première n’était pas le bien-être des citoyens. La redistribution de la richesse collective qui a défini le Québec n’est plus à l’ordre du jour; les inégalités de classe sont vues comme un mal nécessaire qui n’émeut plus personne. L’avenir des générations futures invoqué par les ministres n’est pas celui que nous voulons pour nos enfants. Être féministe, pour moi, c’est vouloir l’équité et la justice pour toutes et tous.»

C’est pourquoi elle propose que l’analyse féministe soit intégrée au cursus scolaire et que les différents groupes qui composent la société civile renforcent leur alliance pour combattre la propagande néolibérale et ses campagnes alarmistes.

Être féministe en 2015
Heureusement, elle observe la montée en force d’une relève engagée et une confiance en soi inspirante chez nombre de jeunes femmes. Ce dont témoigne l’activisme éclairé de certaines blogueuses. D’autres entrent en action dans des comités non mixtes qui favorisent la prise de parole des femmes et leur permettent d’expérimenter leur leadership. Ce qui n’exclut pas, pour Marie-Ève, de faire des hommes nos alliés dans une lutte globale.
Valorisant l’entraide, la solidarité et l’ouverture, les femmes ont le potentiel d’amener les changements dont le monde a urgemment besoin. C’est ce à quoi le mouvement international des femmes nous convie, tous et toutes.

Source: Ce texte provient de L'APTS en revue juin 2015

[i]Manuel de résistance féministe, Les éditions du remue-ménage, 2015 (à paraître).
Les femmes changent la lutte – Au cœur du printemps québécois, Les éditions du remue-ménage, 2013
Jeunes couples en quête d’égalité, Sisyphe, 2009
Paroles féministes, contrôlons le ressac – Réponses au discours antiféministe, Table de concertation de Laval en condition féminine, 2005
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