Finançons adéquatement le réseau en revoyant la rémunération des médecins

Rares sont les commentateur·trice·s ou les analystes qui ne reconnaissent pas le manque de ressources qui caractérise nos établissements. Il est alors raisonnable d’exiger, comme nous le faisons à l’APTS, un réinvestissement massif afin de garantir la qualité des services et de mettre fin à la surcharge de travail qui afflige les professionnel·le·s et les technicien·ne·s du réseau de la santé et des services sociaux.

Ceci dit, le réseau souffre également d’une surenchère de dépenses dans certains secteurs dont, vous l’aurez deviné, la rémunération des médecins.

Explosion de la rémunération du corps médical

Depuis 2007, soit au moment d’une entente intervenue entre Québec et les médecins, la rémunération de ces derniers s’est mise à grimper en flèche. Les fédérations médicales prétextaient un déséquilibre par rapport au niveau de rémunération de leurs confrères ontariens afin de justifier leurs revendications. En bref, le discours des médecins était le suivant : payez-nous autant que nous le serions en Ontario si vous voulez éviter que l’on s’exile massivement de l’autre côté de la rivière des Outaouais.

Une décennie plus tard, qu’en est-il de cet écart? Pour en avoir le cœur net, analysons quelques données.

Selon les statistiques fournies dans les Comptes publics du Québec, la facture pour les « Services médicaux » (la rémunération des médecins) a connu une fulgurante ascension entre 2007-2008 et 2017-2018. Elle est passée de 3,6 G $ à 7,3 G $, soit une hausse de 113 % pour la période, ce qui donne une moyenne annuelle de 11 %(1). Pas 6 %, 7 % ou 8 %, nous parlons ici de 11 % d’augmentation annuelle!

Conséquemment, le coût de la rémunération des médecins est passé de 15 % à 21 % du total des dépenses dédiées à la santé(2). Rien ne justifie une telle augmentation.

Mais revenons au comparatif ontarien. En tenant compte de la différence du coût de la vie entre les deux provinces, les médecins québécois ont maintenant un avantage de 12 % sur leurs collègues ontariens(3). Si on considère la raison des hausses consenties depuis 2007 – rattraper l’Ontario – il faudrait aujourd’hui retrancher 12% du niveau de rémunération des médecins. Cela générerait une somme de 913 M $, qui pourrait être réinvestie ailleurs en santé sans demander aux contribuables un sous de plus.

Les médecins, une classe à part

Non seulement les médecins gagnent beaucoup plus aujourd’hui qu’il y a dix ans, mais ils ont également eu la chance de diminuer leur charge de travail. Une étude révèle que de 1996 à 2002, les médecins spécialistes ont diminué de 1 % leur nombre d’heures travaillées en raison des augmentations qui leur étaient versées(4). Si on applique les résultats de cette étude à la période récente, nous pouvons projeter une baisse de près de 3 % des heures travaillées.

Augmenter la rémunération des médecins ne se traduit alors pas nécessairement en augmentation des services. Et si l’on compare la hausse du nombre de médecins, les services médicaux qu’ils prodiguent et la rémunération globale(5), on constate que les deux premières séries de données se suivent. Sur une longue période, un relatif équilibre se maintient entre le nombre de médecins et la quantité de services dispensés. À partir de 2007 toutefois l’équilibre est rompu et seule la rémunération explose. Ceci indique que ce n’est pas parce qu’il y a plus de médecins ou parce que ceux-ci travaillent davantage que leur rémunération a tant grimpé.

Les médecins québécois sont donc dans une classe à part, parmi les rares personnes chanceuses qui peuvent à la fois travailler moins et gagner plus. En 2017 par exemple, les omnipraticiens gagnaient 244 000 $ en moyenne par année contre 409 000 $ pour les spécialistes(6). Avec ce genre de rémunération, pas surprenant que les médecins représentent environ 15 % du club d’élite des plus riches de notre société(7) .

Nous en concluons qu’il y a de la marge pour revoir la rémunération des membres du corps médical sans pour autant commettre d’injustice.

La part du financement de la santé se retrouvant dans les poches des médecins ne doit pas pour autant nous faire oublier d’autres faits. Pensons à l’absence de contrôle des gestionnaires du réseau et du ministère sur les médecins, à leur statut de travailleur autonome ou encore à leur capacité de s’incorporer. Ces particularités empêchent que se constituent des relations de travail mettant de l’avant la multidisciplinarité des équipes de soins. Les médecins ont un statut particulier qui leur accorde non seulement trop d’argent, mais aussi trop de pouvoir. Pour que l’ensemble des apports professionnels soient entendus et respectés, il est temps de revoir ce statut, notamment en entamant une révision du mode de rémunération des médecins.

Sur ces questions, comme sur celle de la rémunération, nous sommes intéressé·e·s à mieux connaître la position des partis qui se présentent aux prochaines élections.




NOTES
 1. Sources: Comptes publics vol. 2 (de 2007-2008 à 2016-2017), Gouvernement du Québec, 2008 à 2017; Budget de dépenses 2018-2019 : Crédits des ministères et des organismes, Gouvernement du Québec, Mars 2018.
2. Idem.
3. FORTIN, Pierre, «Pourquoi les médecins sourient-ils?», dans L’actualité, 28 avril 2016.
4. SHEAR, Bruce; SOMÉ, Nibene Abib et FORTIN, Bernard, Measuring Physicians’ Response to Incentives: Evidence on Hours Worked and Multitasking, CIRANO, Université de Montréal, 2018.
5. HÉBERT, Guillaume, La rémunération des médecins québécois, Montréal, IRIS, 2016.
6.  «Les omnipraticiens du Québec veulent réduire l'écart entre leur salaire et celui des spécialistes»,  Radio-Canada, 2 mars 2017.  
7. POSCA, Julia et TREMBLAY-PEPIN, Simon, Les inégalités : le 1 % au Québec, Montréal, IRIS, 2013.