Réclamons plus d'autonomie professionnelle

La combinaison de l’implantation d’approches de gestion basées uniquement sur la performance quantifiable et les nombreuses réorganisations de structures ont mis à mal la capacité du personnel professionnel et technique de donner les services de qualité auxquels il aspire. Bien souvent, plusieurs des membres de l’APTS arrivent à la conclusion que, suivant les directives de leurs supérieurs, il est plus important de respecter un objectif statistique que de répondre aux besoins de leurs usager·ère·s.

Quand l’un·e de nos membres rencontre une personne nécessitant des services, il lui faut maintenant s’assurer que le temps de la rencontre respecte des délais prescrits et non en fixer la durée selon ce que son jugement professionnel lui indique. Lorsque vient le temps de coter un cas, il n’est plus rare de voir un gestionnaire intervenir afin de passer outre le jugement clinique d’un·e professionnel·le dans l’unique but de classer un dossier dans une catégorie plus payante ou impliquant des soins moins exigeants.

C’est à ce genre de situation irrationnelle que mène l’instauration du mode de gestion Lean, inspiré des chaînes de montage de l’industrie automobile. Un·e professionnel·le n’a plus à faire preuve d’autonomie, n’a plus à exercer son jugement ou à s’assurer que sa pratique corresponde à son code de déontologie; il lui faut avant tout « faire des chiffres », clore ses dossiers rapidement et passer à autre chose!

Cette réalité est révoltante. Elle l’est pour nos membres, qui voient leur autonomie sacrifiée sur l’autel de la performance. Elle l’est tout autant pour la population, à qui on réduit l’accès à des professionnel·le·s entièrement dédié·e·s à leur bien-être. Il s’agit là d’un problème majeur qui érode le rapport de confiance qui lie le personnel à son organisation et celui de la population envers le réseau. Pour l’APTS, cela ne peut plus durer et il est grand temps de revaloriser la place des professionnel·le·s et des technicien·ne·s afin d’améliorer la qualité des services offerts au sein du réseau de la santé et des services sociaux.

L’autonomie remise en question Les gestionnaires du réseau ont tendance à malheureusement oublier le rôle de l’autonomie professionnelle, soit le degré de liberté nécessaire à l’exercice d’un travail intellectuel ayant comme base la relation d’aide. Ce travail ne peut pas être standardisé car chaque situation dépend des conditions spécifiques du cas pris en charge. On parle alors de jugement clinique requérant une connaissance avancée dans des domaines spécialisés qui, bien souvent, exige de longues années d’études avant d’obtenir le droit de pratique. Il est impossible de vouloir d’une part donner des soins à la population nécessitant des salarié·e·s capables de ce type de jugement et, d’autre part, de les forcer à faire abstraction de leur formation et de leur devoir au profit d’objectifs comptables.

À la base de l’identité professionnelle, l’autonomie peut constituer une forme de reconnaissance et apporter avec elle son lot de satisfaction et de gratification. Elle peut également, lorsque valorisée adéquatement, s’avérer « efficace » aux yeux des gestionnaires, qui vont alors déléguer davantage de responsabilités à leur équipe. La priorisation des objectifs à court terme empêche cela.

La tendance est plutôt à ce que les gestionnaires s’ingèrent dans ce qui forme le cœur de l’autonomie professionnelle : imposer le temps requis auprès des usagers, réviser les décisions ou les orientations cliniques à prendre dans un dossier, statuer arbitrairement sur le nombre de dossiers constituant une juste charge de travail, intervenir à l’intérieur même du contenu des rapports et des plans d’interventions, etc.

Ceci est inacceptable. Ce sont les professionnel·le·s et les technicien·ne·s qui ont le savoir-faire pour prendre de telles décisions et qui doivent respecter les obligations déontologiques encadrant leur pratique. Les gestionnaires ne devraient jamais intervenir dans ce qui sort clairement de leur champ de compétences. C’est cette autonomie qui alimente la confiance du public et qui garantit la validité clinique du travail effectué.

En réduisant la capacité de jugement des professionnel·le·s, la gestion Lean attaque alors directement cette relation de confiance. Les projets incessants d’optimisation de type Proaction font en sorte que le personnel se sent coincé, étouffé par les directives de ses gestionnaires. En plus de se sentir déprécié·e·s, cela fait en sorte que les professionnel·le·s et les technicien·ne·s perdent la latitude décisionnelle nécessaire à la bonne marche de leur travail. Ainsi, 63,2 % de nos membres affirment n’avoir qu’une faible latitude quand vient le temps de prendre des décisions dans le cadre de leur travail(1) .

En parallèle, 72,5 % des professionnel·le·s et des technicien·ne·s que nous représentons disent que leur travail est très exigeant psychologiquement. En additionnant ces données, nous constatons que c’est près de la moitié de nos membres (44,9 %) qui vivent un stress professionnel contraignant ou négatif. De plus, 40,4 % témoignent d’un faible niveau de reconnaissance de leurs efforts par leurs supérieurs.

Dans le présent contexte électoral, l’APTS demande aux différents partis politiques ce qu’ils comptent faire pour redonner la priorité à l’autonomie professionnelle du personnel du réseau. Il en va de sa santé, de celle du réseau et, plus largement, de celle de la population.

NOTES
1. Sondage sur la santé psychologique des membres de l’APTS, APTS, 2016.