Diminuons la détresse psychologique en assurant un milieu de travail exempt de violence
Le réseau de la santé et des services sociaux détient le titre peu enviable du milieu de travail dans lequel la violence est la plus répandue(1). Qu’il soit question de violence physique ou psychologique, c’est au sein des établissements du réseau que les travailleuses et les travailleurs sont le plus souvent aux prises avec des agressions ou du harcèlement pouvant mener à des lésions graves. Cette situation est intolérable et il est urgent que les partis politiques qui se présentent aux élections prennent position afin de lutter contre ce fléau organisationnel.

Pour saisir l’ampleur du problème, analysons certaines données. En nous basant sur une moyenne annuelle, 2 % des salarié·e·s du Québec subissent une forme de violence physique dans leur milieu de travail(2). Pour nos professionnel·le·s et nos technicien·ne·s, la situation est bien plus dramatique. En effet, on évalue que le personnel du secteur de la santé et des services sociaux est victime de 40% de l’ensemble des lésions physiques attribuables à la violence en milieu de travail reconnues par la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST)(3). Si l’on considère les lésions psychiques, c’est un cas sur trois qui provient malheureusement du secteur de la santé et des services sociaux(4).

Cette situation s’explique en partie parce que les employé·e·s du réseau cumulent différents facteurs de risques propices à des épisodes de violence : devoir intervenir dans des contextes de crise, travailler selon les horaires atypiques ou encore dans des lieux non traditionnels, être seul·e face à des usager·ère s présentant des troubles de comportement, etc(5) .

Que ce soit dans les centres jeunesse ou dans les centres de réadaptation en déficience intellectuelle et trouble du spectre de l’autisme, on frôle la catastrophe sur une base régulière. Les crises durant lesquelles des personnes éducatrices spécialisées, travailleuses sociales, techniciennes en assistance sociale, agentes de relations humaines, psychoéducatrices, etc., trouvent refuge dans leur bureau afin de se protéger d’un·e usager·ère violent·e sont trop fréquentes. Elles doivent composer avec un environnement physique qui n’est pas sécuritaire : des portes qu’un·e usager·ère en crise peut défoncer d’un simple coup de pied, des poignées faciles à arracher, du mobilier susceptible d’être transformé en projectile, des systèmes pour appeler à l’aide qui sont déficients, etc(6).

Tout cela mène à un niveau d’épuisement grave chez le personnel (7), qui accentue un sentiment de détresse, d’insécurité et d’impuissance professionnelle. À cause de l’inaction des employeurs, la violence se trouve banalisée au point où des situations dangereuses sont en voie d’être normalisées. Un tel contexte met à mal la capacité des salarié·e·s à bien faire leur travail et à appliquer des plans d’intervention destinés à l’amélioration de la qualité de vie des usager·ère·s. À la suite des vagues de compression budgétaire, nous avons observé une hausse de la concentration des cas lourds, ce qui augmente d’autant les risques de débordements violents. Pour la santé du personnel professionnel et technique du réseau autant que pour celle des usager·ère·s ayant besoin d’aide et de soutien, il est grand temps que cette situation change!

La banalisation de la violence

En 2010-2011, une enquête auprès de 586 éducateur·trice·s de centre jeunesse révélait que 54% ont été victimes d’une agression physique au cours des 12 derniers mois(8). 10% des personnes sondées disent avoir vécu des épisodes de violence au travail à plus de cinq reprises tandis que 95% affirment avoir été témoins de tels épisodes au moins une fois dans l’année. Malheureusement, ce qui est vrai pour les centres jeunesse l’est également ailleurs, ce qui banalise la violence dans le réseau.

Face à cela, les employeurs restent trop souvent inactifs. Les comités paritaires de santé et de sécurité tardent à se mettre en branle dans les nouveaux centres intégrés. La déclaration des incidents et des accidents n’y est pas systématique, les plaintes du personnel ne reçoivent pas l’attention à laquelle les victimes sont en droit de s’attendre et les employeurs tardent à mettre en place des mesures susceptibles d’éviter les agressions contre les employé·e·s. C’est tout cela qui place les intervenant·e·s dans une situation de vulnérabilité, aggravée par le manque de formation sur les moyens de prévenir les événements violents et d’y réagir adéquatement.

Cette situation intolérable est aggravée lorsque les gestionnaires mettent en doute les récits des victimes ou exercent de la pression sur celles-ci afin qu’elles hâtent leur retour au travail. Il est vrai que les absences pour invalidité et pour lésions professionnelles coûtent cher aux établissements. En 2016-2017, on parle d’une somme versée en indemnités de 498 M $, ce qui représente une hausse de 22,5% en seulement trois ans(9). L’an dernier, le ratio d’heures en assurance salaire a atteint 7,42%. Nous sommes très loin de la cible de 5,9 % que s’est donnée le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) pour l’an prochain(10).

Ce coût élevé ne devrait pas inciter les employeurs à faire pression sur les victimes de violence mais plutôt les encourager à mettre tout en œuvre pour offrir à leurs employé·e·s un environnement de travail favorisant le bien-être. Il est primordial d’instaurer une véritable politique de tolérance zéro en matière de violence envers le personnel du réseau(11). Pour la concrétiser, il faut mobiliser les ressources nécessaires. Les établissements doivent se doter non seulement d’un système de dénonciation des incidents et des accidents violents afin que la CNESST puisse avoir accès aux données, mais aussi s’assurer que chaque événement soit suivi adéquatement dans le but d’offrir le soutien nécessaire à la victime. Il est plus que temps que les milieux de travail accueillant des usager·ère·s ayant des troubles de comportement sévères s’équipent de systèmes de sécurité dignes de ce nom.

En cette période électorale, l’APTS interpelle, au nom de ses membres, les partis politiques pour qu’ils s’engagent à poser des gestes concrets afin d’assurer la santé physique et mentale des professionnel·le·s et des technicien·ne·s du réseau de la santé et des services sociaux. Après 40 ans de revendications, il serait temps que le personnel du réseau soit enfin considéré comme un groupe prioritaire au sens de la Loi sur la santé et la sécurité du travail.


NOTES
 1. La prévention de la violence au Québec : Une responsabilité individuelle et collective, Rapport du Directeur national de santé publique, Gouvernement du Québec, 2018, p. 39.
2. Idem.
3. Statistiques sur les lésions attribuables à la violence dans les milieux de travail, 2012-2015, CNESST, 2017, p. 35.
4. Ibid, p. 18.
5. MANTHA, Chantal, «Violence en milieu de travail : Quand travailler fait mal», dans L’APTS en revue, vol. 14, n° 2, décembre 2017, p. 14-15.
6. LAROUCHE, Vincent, «Centre de réadaptation de Laval : "C’est la maison de l’horreur"», dans La Presse+, 14 mai 2018.
7. «L’APTS dénonce la banalisation de la violence dans les CRDITSA», 16 mai 2018.
8. MANTHA, Chantal, op. cit.
9. Plan d’action visant la promotion de la santé globale et la prévention en milieu de travail 2018-2022, MSSS, Document de travail, 2018, p. 11.
10. Ibid, p. 12.
11. La prévention de la violence au Québec : Une responsabilité individuelle et collective, op. cit.