CLSC VS GMF
 

Malgré un immense potentiel lors de leur création, les centres locaux de services communautaires (CLSC) ont graduellement perdu la cote auprès des gouvernements. Parce qu’ils ne sont pas reconnus et/ou financés à leur juste valeur, ces mal-aimés du réseau de la santé et des services sociaux vivent aujourd’hui des heures difficiles. En parallèle des CLSC, une offre de service privé s’est développée par le biais des groupes de médecine de famille (GMF) (1). En conséquence, la vocation populationnelle des CLSC est progressivement délaissée au profit d’approches curatives chères au corps médical.

Par le fait même, on sacrifie l’interdisciplinarité pourtant essentielle au développement d’une vision globale de la santé. Le drame, c’est que ce détournement profite en grande partie à ceux qui sont responsables de « l’échec » des CLSC : les médecins eux-mêmes! Dès le début ils ont refusé d’en intégrer les structures(2), préférant développer en parallèle leurs propres cliniques privées, dont les GMF sont la dernière version.

GMF et pouvoir médical

Le délaissement des CLSC au profit des GMF ne s’est pas fait d’un coup. Au tournant des années 2000, à la suite du dépôt du Rapport Clair(3), une première impulsion fut donnée afin de confier un rôle majeur aux GMF. Cette première brèche dans le rôle qui était jusqu’alors dévolu aux CLSC s’est d’abord soldée par une limitation de leur mandat. Ce n’est qu’ensuite qu’un transfert des ressources a commencé.

La mise en place des CLSC il y 40 ans visait à pallier l’incapacité des cabinets médicaux privés de répondre aux besoins sanitaires de l’ensemble de la population, particulièrement ceux des populations rurales ou issues des quartiers défavorisés(4). Le développement des GMF consiste alors en un important retournement, qui remet des cliniques privées au centre des services de première ligne.

En fait, le développement des GMF ressemble davantage à une victoire des médecins qu’à une politique de santé publique. Au sein des GMF, ce sont eux qui sont le plus souvent propriétaires des lieux, c’est leur autonomie professionnelle qui prime sur celle des autres et ce sont eux qui assurent l’autorité fonctionnelle nécessaire à la coordination des équipes(5). Bref, avec les GMF, les médecins aspirent à devenir les seuls patrons de la première ligne.

Accessibilité, médicalisation du social et privatisation

En 2014, seuls 17 % des GMF respectaient les trois critères d’accessibilité mis de l’avant par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), soit avoir le nombre requis d’inscriptions, offrir la totalité des heures d’ouverture prévues et avoir un taux d’assiduité de 80 % et plus(6). L’objectif initial lié à la mise en place des GMF – accroître l’accessibilité à la première ligne – était donc loin d’être atteint près de 15 ans après leur création.

Dans les GMF, il n’est pas possible d’avoir une consultation avec une personne nutritionniste, travailleuse sociale, psychologue, etc., sans d’abord passer par le bureau du médecin(7). Ce rôle de répartiteur, en plus de donner une occasion de facturer une consultation supplémentaire au trésor public, offre aux médecins un pouvoir de contrôle et de supervision sur le travail des autres professionnel·le·s de leur « équipe ». Cette médicalisation de la santé pose de sérieux problèmes en ce qu’elle bloque le développement de pratiques plus intégrées dans lesquelles les compétences et les apports de chaque profession sont valorisés.

Finalement, il convient de s’interroger sur cette privatisation de la première ligne. Une étude récente révèle que sur l’île de Montréal, seulement 2 % des cliniques liées à des GMF sont des organismes à but non lucratif(8). Les autres sont organisées dans le but de réaliser des profits, ce qui entre en contradiction avec une logique de première ligne axée sur la prévention et l’action sur les déterminants sociaux de la santé. De plus, 78 % des GMF comptent au moins un médecin comme co-propriétaire, tandis que 63 % ont des représentants du corps médical comme seuls propriétaires. Tout cela a facilité le glissement vers une médecine entrepreneuriale et l’essor d’acteurs économiques qui, à force de consolidation, pourront voir leur influence augmenter dangereusement. Par exemple, deux entreprises possèdent à elles seules 16 cliniques associées à des GMF à Montréal.

Pour l’APTS, l’accent mis sur les GMF afin de répondre aux besoins de première ligne va à l’encontre des meilleurs intérêts de la population. Dans le cadre des présentes élections, nous demandons aux partis politiques de nous indiquer leurs engagements pour revaloriser des services de première ligne publics, accessibles et organisés de manière à faire une réelle place à l’interdisciplinarité.


NOTES
1.  BOUCHER, Guylaine, «GMF : le miroir aux alouettes», dans L’APTS en revue, vol. 13, n° 2, décembre 2016, p. 9-10.
2. BOUCHER, Guylaine, «CLSC : un "échec" programmé», dans L’APTS en revue, vol. 13, n° 2, décembre 2016, p. 7-8.
3. Les solutions émergentes : rapport et recommandations
, Commission d’études sur les services de santé et les services sociaux, Gouvernement du Québec, 2000.
4. PLOURDE, Anne, CLSC ou GMF? Comparaison des deux modèles et impact du transfert de ressources, Montréal, IRIS, 2017, p. 2.
5. Ibid, p. 4.
6. Ibid, p. 12.
7. La santé pour tous et toutes, sans exception! Étude des barrières à l’accès au système de santé public québécois, Montréal, MQRP, 2018.
8. Les GMF au Québec - Étude de cas d’une médecine entrepreneuriale, Montréal, MQRP, 2017, p. 8.
.